jeudi 13 novembre 2014

Saison 2, épisode 9 : Early Reggae, Rude Boys et politricks



En 1968, l’allégresse de l’indépendance paraît déjà bien loin en Jamaïque, qui s’enfonce de plus en plus dans la crise. Le chômage et la misère s’emparent de l’île durablement. Les deux partis qui se disputent le pouvoir laissent la situation sociale empirer, et arment les rude-boys pour faire régner la terreur chez l’adversaire. Les flingues inondent les shanty towns. La musique ne suffit évidemment pas à apaiser le ghetto, la violence atteint un niveau dramatique et explose à chaque élection. Le temps des chansons d’amour est vite révolu, pour laisser place peu à peu à une critique sociale explicite : la musique doit prendre position.

Le mot « Reggay » apparaît pour la première fois en 1968 dans un morceau des Maytals, comme une réponse au « Rocksteady » d’Alton Ellis deux ans plus tôt. Encore une danse. On entend dans ce « Do The Reggay » ce qui sera la signature pour longtemps de la musique jamaïcaine : un tempo encore ralenti, une guitare rythmique doublée d’un écho caractéristique, une basse plus lourde et chaloupée qui assure l’ossature et permet à la batterie de se libérer du battement pour virevolter, ornementer, parler. Ce reggae naissant va se faire conscious, il se tourne vers l’Afrique ancestrale et ses rythmes de révolte qui ont survécu à l’esclavage, vers les racines, les « roots ». Les tambours des maroons, ces anciens esclaves insurgés réfugiés dans les collines, s’invitent dans la musique populaire, comme pour affirmer une filiation directe entre esclavage et ghetto, entre révolte passée et colère présente. Les jamaïcains pauvres ont posé les bases de leur musique. Elle se nourrit de leur histoire particulière et sera bientôt indissociable, et pour longtemps, d’une religion qui leur est propre : Rasta.

C’est le Reggae qui va faire connaître cette minuscule langue de terre montagneuse au monde entier, à travers la B.O d’un film Noir, tourné dans le ghetto avec peu de moyens, qui raconte l’histoire de tous les rude-boys : « The harder they come », sorti en 1972. Jimmy Cliff, petit mec de la campagne monté à la capitale en rêvant de gloire, se retrouve vite contraint de tremper dans le trafic pour s’en sortir. A la manière d’un Stagger Lee des temps modernes, il est poursuivi par le pouvoir pour avoir buté un flic, et devient une légende du ghetto, qui le protège et l’adule. Succès mondial, essentiellement pour sa musique, le film offre pourtant une peinture de la vie des ghettos de Kingston qui frappe par son authenticité. Désœuvrement, espoir, violence, trafic, corruption, danse… tout y est, comme un précieux témoignage de cette période charnière tant au niveau musical que social et politique.

L'émission : BCK MIR S.O2 EP.09
La playlist : BCK MIR S.O2 EP.09 PLAYLIST





A lire : 


"Prouver que l'on peut courir plus vite ou sauter plus haut ou baiser plus longtemps ou fumer plus de drogue ou débattre d'un point de détail quelconque avec plus de machiavélisme et de crânerie qu'autrui, rester de marbre en toute circonstance et ne jamais montrer la moindre faiblesse, au point de pouvoir arrêter la circulation par la seule autorité qui émane de sa personne et tuer les mouches par la férocité et l'intensité de son regard - être la plus cool et la plus dangereuse et la plus raffinée des petites frappes sur Beeston Street - telle est l'épreuve de force quotidienne des rude boys. On appelle ça la pression (...) une détermination à vivre vite, à mourir jeune, et à avoir un cadavre qui présente bien"



L'enregistrement de la chanson titre du premier film jamaicain au succès mondial, prélude à l'explosion de reggae :




Toots & The Maytals, dans le film :




L'imparable scène d'Eglise :




Le génie de Lee Perry à l'oeuvre, un peu plus tard :